Société en réseau et la gouvernance de l’internet : médiactivisme à l’ère du numérique

L’histoire des systèmes de communication (la presse, le cinéma, la radio, le télévision, l’internet) nous montrent que les nouvelles technologies apportent aussi de nouveaux paradigmes. Plus qu’un important outil de communication et diffusion d’informations, l’internet permet des connexions décentralisés, et, pour cela, espaces d’interaction, création et partage collectifs dans une réseau globalement connecté.

Au delà de la transposition des contenus vers l’espace numérique, on voit l’établissement d’une « culture numérique », qui inclut la dimension culturelle de la technologie, et peut être comprise en deux niveaux: « D’un côté, en tant que cadre conceptuel qui comprend le numérique comme un processus culturel, et met en question le droit d’accès aux informations et à la technologie, la liberté d’expression, les possibilités de partage et de  collaboration en réseau et, surtout, le rôle social de la technologie. Cette compréhension soulève des  enjeux politiques et économiques concernant le développement technologique que nous apporte, d’un autre côté la dimension pratique de la culture numérique : L’établissement de ces relations entre  technologie et société civile a des conséquences concrètes au delà du monde virtuel, comme par exemple la recherche d’alternatives à la logique de marché, rendue possible par des outils techniques tels que le logiciel libre, les licences flexibles et les nouvelles possibilités de la production et de la diffusion des contenus »[1].

On voit ainsi apparaître de nouvelles dynamiques de communication et de travail, et la notion de « collectivité » même peut s’établir dans de nouveaux espaces, une fois qu’il est possible de connecter en réseau personnes et idées au delà des limitations physiques du temps et de l’espace. Plus qu’une structure technologique, ces acteurs sont connectés par une culture politique qui comprend l’autonomie, le partage et la coopération, à travers de laquelle les actions locales sont potentialisées par ces réseaux établies. Un exemple concret est le développement des logiciels libres : à travers du bouleversement de la relation traditionnelle entre usagers et programmeurs, qui passent à interagir dans le développement de telles technologies, se sont établies de nouvelles expérimentations et relations sociales.

Aujourd’hui, le développement des logiciels libres est compris notamment comme une question de souveraineté technologique pour les pays en développement, nous explique le sociologue Sérgio Amadeu: « Le mouvement du logiciel libre est un mouvement pour le partage des connaissances technologiques […]. Comme l’économie capitaliste est de plus en plus basée sur des informations et biens intangibles, la concurrence pour la  connaissance des techniques et technologies de stockage, de traitement et de transmission de données devient le centre stratégique des économies nationales. […] Cependant, la principale conséquence socioculturelle et économique du logiciel libre est l’accent mis sur le partage de l’intelligence et des connaissances. Elle garantit à notre pays la possibilité de maîtriser les technologies que nous utilisons. Le mouvement pour le logiciel libre est une évidence de que la société de l’information peut être la société du partage. Il s’agit d’une option »[2].

Peter Dalhgren pointe l’internet comme un « espace public », à partir de la compréhension  de Habermas d’un « lieu de formation de la volonté politique, via un flux libre d’informations pertinentes et d’idées », ce qui consiste « en interactions face à face et en interactions médiatisées »[3]. Si on comprend que ce n’est pas la technologie qui change la société, mais, au contraire, c’est la société qui demande le développement technologique qui ira potentialiser le cours de l’histoire, cette « réalité virtuelle » ne peut pas être dissociée d’une dynamique culturelle « hors-ligne » derrière, une fois que ce sont des acteurs sociaux, situés dans le temps et l’espace, qui interagissent dans tels réseaux. Comme tout dispositif technologique, elle n’est pas positif ou négatif a priori, mais ce sont les déroulements politiques au sein de société qui vont le signifier. Ainsi, de la même façon dont l’internet permet nouvelles formes d’interaction et construction collective, elle apporte aussi restrictions, et peut reproduire ancien monopoles, hiérarchies et inégalités dans nouveaux espaces de sociabilité.
Si en 1996 le poète et activiste John Perry Barlow déclarait « l’indépendance du cyberspace », en affirmant aux gouvernements traditionnels que « Vous n’avez pas le droit moral de nous gouverner, pas plus que vous ne disposez de moyens de contrainte que nous ayons de vraies raisons de craindre », à l’heure actuelle les activistes de ce même cyberspace comprennent bien les menaces à la liberté dans le réseau, que plusieurs fois vont beaucoup au delà des « gouvernements du monde industriel »[4]. Pour cette raison, ils s’organisent à travers de wikis, réseaux sociaux et listes de discussion afin de défendre l’architecture de l’Internet comme elle a été conçue : neutre, décentralisée et libre.
Neutre, parce qu’en tant que chaîne structurel du trafic d’information, cette réseau ne doit faire aucune distinction entre expéditeurs, destinataires et contenus qui doivent être capable de circuler sans aucune restriction de bande passante et vitesse de connexion. Décentralisée, car l’absence d’un serveur central a été la raison pour laquelle l’Internet a été développé dans les années 60, pendant la Guerre Froide, lorsque le gouvernement américain avait besoin d’un réseau sécurisé d’échange d’informations, qui ne pouvait être détruit en un seul point. Et libre, parce que son expansion dans les décennies suivantes s’est fait grâce aux hackers, ingénieurs et chercheurs qui ont développé le réseau de manière autonome, en fonction de leurs besoins de communication et de production. Ainsi, c’est en raison de l’appropriation multiple de ce réseau, de communautés de logiciel libre à multinationales à but lucratif, qui ont développé ces technologies avec différentes motivations, qui on trouve la scène actuelle de l’Internet et ses différentes possibilités. En ce sens, c’est précisément la préservation de la neutralité, de la décentralisation et de la liberté de partage qui va assurer le déroulement et l’innovation dans le réseau mondial d’ordinateurs.

Parmi les actions politiques pour l’environnement numérique aujourd’hui on trouve la nécessité d’un cadre réglementaire pour l’Internet qui concilie les intérêts des utilisateurs, des  créateurs, des gouvernements et du secteur privé. Quels sont les cadres juridiques existantes qui s’appliquent à la nouvelle dynamique de l’Internet, et lesquels ont besoin d’être révisés? Dans quelle  mesure les législations nationales sont applicables, face aux relations déterritorialisés à travers le réseau? Comment faire face aux nouvelles impasses telles que les crimes électroniques, sans violer les droits citoyens et le respect de la vie privée? Carlos Afonso de Sousa, Marilia Maciel et Pedro Francisco Augusto expliquent que « l’absence de dispositions claires sur des droits fondamentaux comme la liberté d’expression, l’accès au savoir et la confidentialité entravent l’application des lois  en vigueur, dans le cadre de controverses diverses impliquant l’utilisation de l’Internet »[5], surtout en ce qui concerne les actions d’indemnisation et de responsabilité des prestataires de services dans le réseau.

Dans tout le monde, le développement du world wide web s’est confronté à des lois et cultures nationales. La gestion effective de l’infrastructure de la technologie dans chaque pays est pris en charge par différents acteurs (autorités publiques locaux, centres de recherche, autogestion collective, etc), et les gouvernements ont différentes compréhensions des implications potentielles de ces technologies et des réseaux numériques. Le chercheur russe Evgeny Morozov soutient que toute théorie établie à l’utilisation des réseaux sociaux doit être « extrêmement sensibles au contexte local, en tenant compte les relations complexes entre l’Internet et le développement des politiques extérieures en général, qui ne proviennent pas de ce que la technologie le permet, mais de ce qu’un environnement géopolitique donné exige » [6].

Ainsi, les politiques publiques nationales pour l’environnement numérique en disent beaucoup sur le traitement donné par le gouvernement en ce qui concerne non seulement la démocratie, mais à l’autonomisation de la société. Par ailleurs, puisque nous parlons d’un nouveau contexte, des nouveaux défis institutionnelles, politiques et structurelles seront également présentés. À leur tour, les cadres réglementaires sont situés dans le temps et l’espace où ils ont été créés, ce qui met en évidence la nécessité de discussion et d’actualisation de ces dispositifs. Selon Ronaldo Lemos, « le droit est désormais le champ de bataille où sont définies les possibilités de développement technologique pour les pays périphériques, en même temps que la structure réglementaire de la technologie et l’avenir de la liberté d’expression sur Internet »[7].
Comme on peut le voir, la défense de l’Internet va au-delà de l’espace virtuel: actions politiques telles que les études des projets des lois et la négociation avec les acteurs gouvernementales, la création d’espaces physiques pour la production de technologies libres et la formation des réseaux alternatifs de production et diffusion des contenus. Cherchant à faire face à la réalité politique actuelle et les nouveaux défis apportés par la technologie, cet activisme est le résultat du mouvement pour la démocratisation de la communication, dont le programme s’est étendu dans le temps et l’espace. Si pour ces derniers il n’est pas toujours possible de faire usage des médias sur une grande échelle – précisément l’objet de sa réclamation – des alternatives sont développés, tels que l’utilisation stratégique d’Internet pour l’articulation et la contre-propagande. Par contre, on voit de plus en plus un affaiblissement de la perception des instances représentatives comme la seule forme d’action, cherchant ainsi d’autres façons de faire de la politique basée sur de nouvelles architectures de mobilisation.

Dans le cas plus spécifique des cyberactivistes qui demandent une défense structurelle de l’internet libre, sont utilisés des outils numériques de ce même réseau qu’on cherche à préserver, sous des dynamiques propres a cet environnement numérique – ce que implique aussi des nouveaux codes éthiques et nouvelles formes de mobilisation. Dans cette perspective, on peut dire que cette extension de l’agenda du droit à la communication et des outils pour l’activisme dans le cyberespace ont favorisé l’émergence de nouveaux activistes et activismes, ainsi que l’hybridation des causes qu’ils soutiennent. Cela parce que, au delà du contenu, ce cyberactivisme se distingue également dans la forme d’action par rapport aux mouvements traditionnels pour la démocratisation de la communication: alors que le premier est fixé de manière décentralisée, basée sur les compétences individuelles en termes d’une action collective, la seconde est plus près de la structure hiérarchique de l’organisation des syndicats et des partis politiques.

Cette distinction ressemble à deux courants de la critique des médias, de la même opposition: la critique anti-hégémonique et la critique expressiviste. Dominique Cardon et Fabien Granjon expliquent que le premier courant est présent plutôt dans les médias marxistes-léninistes des années 60 et 70, à l’exemple du cinéma révolutionnaire et militant, qui dénoncent la reproduction de l’idéologie dominante dans les médias et réclament dispositifs alternatifs contre-hégémoniques. Cependant, ils mettent en valeur un professionnalisme et une objectivité caractéristiques des mêmes médias contre qui ils se battent, tout en reproduisant certaines formes de domination dans la production de l’information en soi.

À son tour, la critique expressiviste comprend la communication comme un instrument d’émancipation individuelle et conséquemment collectif, en réfléchissant sur le rôle de l’information dans la société. Appelées « médias citoyens », elles cherchent ainsi a renforcer valeurs morales et politiques à travers de l’expérimentation et de la réappropriation des méthodes de création, production et diffusion non-standardisés. Cependant, ce courant est critiqué en fonction de la super-valorisation de la dimension locale et individuelle, à la fois détachée des structures sociales, économiques e politiques des sociétés capitalistes avancés, étant mis en question également l’effectivité d’une participation largement ouverte et décentralisé. Dans ce sens, Cardon et Granjon pointent que « ces deux formes de critique des médias vont, avec des nuances différentes, fournir un cadre pour l’exercice des mobilisations informationnelles »[8].

Malgré les différences conceptuelles et structurelles, ces mouvements ne doivent pas être analysés de façon déconnectée, mais complémentaire, en particulier dans une perspective historique du médiactivisme: Depuis lees années 60 et 70, dans un contexte de développement économique de Guerre Froide et des régimes dictatoriaux dans plusieurs pays, l’esprit non-conformiste de la contre-culture a favorisé les premières expériences de médias alternatifs, dans différents approches en ce qui concerne la critique politique et l’appropriation des outils. Dans les années 80 et 90, nous voyons une consolidation de la lutte pour la démocratisation de la communication grâce à des politiques liées à l’infrastructure de télécommunication, la réglementation, les concessions publiques et la production de contenu diversifié. C’est là où nous voyons l’incorporation des revendications d’autres mouvements sociaux (comme les questions de genre, de race, d’environnement, de santé, etc) à l’agenda de la communication, organisé principalement autour des partis politiques, syndicats et médias communautaires.

À partir des années 2000, avec les efforts de mobilisation pour le Sommet Mondial sur la Société de l’Information, nous voyons la consolidation de l’ordre du jour de la communication à l’échelle internationale et l’expansion d’Internet pour l’activisme médiatique principalement par le biais des listes et forums de discussion. Mais c’est à partir du milieu de la décennie, avec l’explosion de la blogosphère, les wikis et les réseaux sociaux, que l’Internet se configure comme un espace public d’interaction sociale et de l’articulation politique – tout en attirant notamment l’attention des gouvernements et des entreprises en ce qui concerne la réglementation de l’espace web. À la fin du sommet en Tunisie en 2005, il a été approuvé la création du Forum de Gouvernance de l’Internet, une réunion annuelle et non délibérative qui rassemble des représentants du secteur de la société civile, des gouvernements et des entreprises pour discuter les enjeux juridiques, structurels et culturels de l’internet.

Dahlgren remarque que « l’internet s’est trouvé au devant de la scène précisément au moment où la vitalité des institutions démocratiques traditionnelles semblait décliner. (…) Si la cybereuphorie initiale s’est maintenant apaisée, certains aspects fondamentaux de l’internet présentent encore un intérêt certain pour la démocratie » [9]. Ainsi, l’appropriation des technologies par la société offre la possibilité de nouvelles interactions sociales et politiques, en visant l’amélioration du système démocratique actuel. Grâce à ces réseaux, le cyberactivisme se voit potentialisé par une connexion globale qui apporte des idéaux communs, bien que soumis à la dynamique locale culturelle. Plus précisément, la mise en évidence du potentiel d’une internet libre et décentralisé vise la préservation de tel réseau ne pas seulement dans son aspect technique et
structurel mais aussi, et surtout, culturel et social.

[1] CARVALHO, Aline. Politiques publiques pour le numérique – L’expérience de la « Culture Numérique au Brésil. Mémoire de Master 1 en Industries Créatives, UFRJ Culture et Communication, Université Paris 8.

[2] SILVEIRA, Sérgio. Logiciel libre : la lutte pour la liberté de la connaissance, Fondation Perseu Abamo, São Paulo, 2004

[3] DAHLGREN,Peter.L’espacepublicetl’internet:Structure,espaceetcommunication.RevueRéseauxn°100,2000.

[4] BARLOW, John Perry, Declaration of Independence of Cyberspace, 1996. Version en français : http://morne.free.fr/celluledessites/OeilZinE/declarationdindependanceducyberespace.htm

[5]SOUZA,CarlosAfonso,MACIEL,Marília,FRANCISCO,PedroAugusto.Lecadreréglementairedel’internet:Marcocivildainternet:unequestiondeprincipe.RevistaPoliTICS,n°7,p.3 – 11,2010.

[6] MOROZOV, Evgeny, Le désillusion du Net : La côté noir de la liberté à l’internet, Public Affaires,New York, 2011.

[7] LEMOS, Ronaldo. Droit, technologie et culture, Ed. Fondation Getulio Vargas, Rio de Janeiro, 2005.

[8] CARDON, Dominique et GRANJON,Fabien. Médiactivistes.Paris:PressesdeSciencesPo,2010.

[9] DAHLGREN, Peter. L’espacepublicetl’internet:Structure,espace et communication.Revue Réseauxn°100, 2000.

Sobre Aline Satyan

Aline Satyan é formada em Estudos de Mídia pela Universidade Federal Fluminense, mestre em Indústrias Criativas pela Universidade Paris 8 e autora do livro “Produção de Cultura no Brasil: Da Tropicália aos Pontos de Cultura”. Com experiência em políticas culturais e programas de formação para a cultura, trabalhou em diferentes projetos na esfera governamental e universitária. Há alguns anos tem se dedicado a estudar processos de colaboração e atuar como educadora, facilitadora de grupos e consultora de gestão em organizações culturais. Certificou-se em design para sustentabilidade no Programa Gaia Education na ecovila Terra Una (Liberdade, MG) em 2014, Aprofundamento em Dragon Dreaming na Pedra do Sabiá (Itacaré, BA) em 2015 e em Design Permacultural no Instituto Pindorama (Nova Friburgo, RJ) em 2016. É coordenadora do programa Gaia Jovem Serrano, co-fundadora da Cena Tropifágica e da Txai Design de Experiências, e sua principal busca atualmente é por uma vida de consciência, criatividade e em cooperação. Para saber mais: https://www.facebook.com/gaiajovemserrano/ https://www.facebook.com/txaidesigndeexperiencias/ http://www.cenatropifagica.com/

Publicado em 13/01/2012, em Uncategorized. Adicione o link aos favoritos. Deixe um comentário.

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